fatalité

   Pendant que Thierry travaillait aux toiles qu’il comptait vendre à Téhéran, j’avais pris des élèves pour assurer la subsistance. Ils arrivaient à la tombée du jour, par le jardin, de la neige jusqu’aux hanches.

– Ah! monsieur le professeur… dans le Tabriz, elle est bien noire, notre vie…

– A Tabriz… à Tabriz, monsieur Sepabodhi. Vous n’y êtes pas du tout ; on dit à Paris, à Vienne, en Italie…

C’était le pharmacien. Il savait assez de français pour discuter les événements de la ville, m’expliquer sans erreurs les trois stades de la syphilis qu’il avait prudemment étudiés dans le Larousse médical, ou savourer lentement Peau d’Ane, Le chat botté, ou tout autre de ces contes cristallins qui réconcilient logique et poésie et ne connaissent d’autre fatalité que celle du bonheur. Par exemple, j’avais du mal à lui expliquer les fées, parce que rien ici ne correspondait à ces apparitions fugaces, à ces hennins pointus, à cette féminité aiguisée mais abstraite. Les enchanteresses du folklore local étaient bien différentes : c’étaient ou les peri, les servantes du Mal de la tradition mazdéenne, ou les robustes Génies femelles des contes kurdes, qui dévoraient les voyageurs attirés par leurs charmes après les avoir proprement épuisés dans un lit.

— p 135, extrait de Nicolas Bouvier et Thierry Vernet, L’Usage du monde, © 1999 Librairie Droz S.A., 11 rue Massot, Genève (1ère édition : octobre 1963)

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