Avec le vieil arbab, Tabriz, 1953

   – Voyez-vous… la ville n’est ni turque, ni russe, ni persane… elle est un peu tout cela, bien sûr, mais au fond d’elle-même elle est centre-asiatique. Notre dialecte turc, difficile pour un Stambouli, se parle pratiquement jusqu’au Turkestan chinois. Vers l’ouest, Tabriz est le dernier bastion de l’Asie centrale, et quand les vieux lapidaires du Bazar parlent de Samarkand où ils allaient autrefois chercher leurs pierres, il faut voir de quelle oreille on les écoute… l’Asie centrale, dit-il encore, cette chose à laquelle, après la chute de Byzance, vos historiens européens n’ont plus rien compris.

Nous sommes montés chez lui pour boire les derniers thés de la journée. Par les fenêtres à cadre bleu, j’ai longtemps regardé la ville étendue : une énorme assiette de terre ocre, séparée en deux à la hauteur du Bazar par la boucle noire de la rivière Atchi-tchâi 1. Le doux renflement de quelques coupoles émergeait d’une mer de toits boueux. Dans le faubourg est, on voyait des paysans pousser devant eux leurs chariots et leurs ânes, et des camions aux couleurs de sorbet parqués dans des cours obscures.

Dans les géographies arabe d’autrefois, la ville passait pour avoir – avec Kaboul – un des meilleurs climats du monde. Elle était si belle que les Mongols émerveillés n’osèrent la détruire, et que Ghazan Khan, descendant de Gengis-Khan, y installa une des plus brillantes cours d’Asie. Aujourd’hui rien ne subsiste de ces fastes anciens, sinon l’énorme citadelle qui s’effondre sous le poids des neiges, labyrinthe du Bazar et une mosquée célèbre dans tout l’Islam, dont le porche d’émail bleu luit encore doucement.

La nuit était presque tombée, le ciel s’était couvert. Comme je me levais pour voir par la fenêtre si l’averse menaçait, le vieux M…, qui a poussé très loin l’art de vivre tranquille, me retint gentiment par la manche… «s’il pleut, le chat rentrera.»

1. Les Eaux amères

— pp. 119 – 120, extrait de Nicolas Bouvier et Thierry Vernet, L’Usage du monde, © 1999 Librairie Droz S.A., 11 rue Massot, Genève (1ère édition : octobre 1963)

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