parler religion à Tabriz, 1953

   – L’Islam ici, le vrai? c’est bien fini… plus que du fanatisme, de l’hystérie, de la souffrance qui ressort. Ils sont toujours là pour vociférer en suivant leurs bannières noires, le jour d’anniversaire de la mort des Imam… Plus beaucoup d’éthique dans tout cela ; quant à la doctrine, n’en parlons pas ! J’ai connu quelques véritables Musulmans ici, des gens bien remarquables… mais ils sont tous morts, ou partis. A présent… Le fanatisme, voyez-vous, reprit-il, c’est la dernière révolte du pauvre, la seule qu’on n’ose lui refuser. Elle le fait brailler le dimanche mais baster la semaine, et il y a ici des gens qui s’en arrangent. Bien des choses iraient mieux s’il y avait moins de ventres creux.

[…]

Le Supérieur me raccompagna jusqu’à la porte. Il posait timidement la main sur mon épaule, comme pour s’excuser de l’amertume de son subordonné. Il ne disait mot. L’air d’être un patient, un roc, avec des nerfs lents à s’émouvoir. Celui-là, la ville et l’exil ne l’auraient pas.

— pp 121 – 122

   La mi-octobre était passé quand eut lieu le Moharram, l’anniversaire du meurtre de l’Imam Hussein, le Vendredi Saint des Musulmans shi’ites. Pour une journée, la ville retentit de clameurs, de sanglots, et bouillonne de fureur fanatique contre des assassins morts depuis treize siècles. La vodka et l’arak coulent à flots, la foule se sent en force, les esprits sont bientôt confus et la journée pourrait bien se terminer par l’émeute, ou le sac de quelques boutiques arméniennes. La police tient donc la rue, les Kurds qui sont sunnites évitent de se montrer, et les quelques chrétiens de la ville ont avantage à rester chez eux.

Nous rôdions prudemment aux abords du quartier arménien quand le vieux M… nous héla de sa voiture et nous y fit monter. C’était la fin de l’après-midi.

– Venez voir comme, en Perse, nous pleurons mieux sur les morts que sur les vivants, nous dit-il en riant.

Il n’y avait pas de quoi rire ; on entendait déjà le cortège de deuil descendre l’avenue Pahlevi en poussant des cris déchirants. Derrière les bannières noires triangulaires défilaient trois groupes de pénitents. Les premiers se contentaient de se frapper la poitrine en sanglotant ; ceux du deuxième groupe se déchiraient le dos avec un fouet terminé par cinq chaînettes de fer. Il y allaient carrément ; la peau éclatait et saignait. Les derniers, vêtus de tuniques blanches, portaient de lourds coutelas avec lesquels ils entaillaient leur crâne rasé. La foule soulignait chaque blessure par des cris d’admiration. La famille et les amis qui entouraient ces sacrifiés veillaient à ce qu’ils ne se blessent pas trop gravement, en maintenant un bâton au-dessus de leur tête pour amortir l’élan du couteau. Malgré quoi, chaque année, un ou deux fanatiques s’effondrent, le crâne ouvert, et quittent ce monde trompeur. Le défilé terminé, les plus excités se réunirent derrière le bâtiment de la Poste pour une sorte de ronde rythmée par les hurlements des spectateurs. De temps en temps, l’un des danseurs s’interrompait pour s’enfoncer son couteau dans le crâne avec un grand cri. On voyait mal le coup parce que la nuit était presque tombée, mais à vingt mètres on entendait distinctement la lame entailler l’os. Vers les sept heures, la frénésie était devenue telle qu’il fallut arracher leur arme aux danseurs pour les empêcher de se tuer sur place.

Dans les villages du voisinage, la mortalité infantile est très forte au moment du sevrage, puis la dysenterie vient prélever son lot ; aussi, les mères qui ont déjà perdu plusieurs fils en bas âge engagent-elles à Allah celui qu’elles attendent. S’il atteint ses seize ans, l’enfant deviendra Mollah, ou fera le pèlerinage shi’ite de Kherbellah 1, ou s’acquittera envers le ciel en défilant au Moharram. Le vieux M… qui avait reconnu plusieurs de ses villageois dans le cortège nous assura que la plupart de pénitents étaient dans ce cas.

Ce soir-là, le vieux nous fit rencontrer un de rares étrangers de la ville : Roberts, un Texan, ingénieur-conseil au « Point IV » 2. Arrivé depuis six semaines seulement, il s’était déjà bravement mis au turc-azeri, sortait quelques phrases, se trompait, riait et faisait rire de lui. Il était chargé d’étudier la construction de dispensaires et d’écoles dans les gros bourgs du voisinage. Encore plein d’optimisme, avec ce trait américain si plaisant mais si exotique ici, qui est de faire confiance tout de suite. Il croyait aux écoles, ne devait pas croire au Diable, et regarda passer le cortège en silence avec quelques légers sifflements incrédules. Le vieux qui l’avait presque entraîné de force au Moharram ne cessa, de tout l’après-midi, d’observer ses réactions d’un œil vert et sardonique.

1. Village d’Irak où l’Imam Hussein fut assassiné par les Sunnites.
2. Organisme américain d’assistance technique

— pp. 127 – 128

Extraits de Nicolas Bouvier et Thierry Vernet, L’Usage du monde, © 1999 Librairie Droz S.A., 11 rue Massot, Genève (1ère édition : octobre 1963)

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