Le matin d’après – Edward Saïd

Ceci est un des articles qu’on a lu au cercle de lecture du Collectif Urgence Palestine ici à Lausanne. L’original, publié le 21 octobre 1993 dans la London Review of Books (Vol. 15, No. 20), se trouve ici.

Maintenant que l’euphorie s’est un peu évanouie, il est possible d’examiner de nouveau l’accord de l’OLP israélienne avec le bon sens exigé. Ce qui apparaît d’un tel examen minutieux est un accord qui présente plus de défauts et qui, pour la plupart des Palestiniens, est plus défavorablement pondéré (lesté) que beaucoup avaient d’abord supposé. Les grossièretés style « défilé de mode » de la cérémonie de la Maison Blanche, le spectacle dégradant de Yasser Arafat remerciant de tout le monde pour la suspension de la plupart des droits de son peuple et la solennité stupide de la performance de Bill Clinton, tel un empereur romain du XXe siècle guidant deux rois vassaux par des rituels de réconciliation et obéissance : tous n’obscurcissent que  temporairement les dimensions vraiment stupéfiantes de la capitulation palestinienne.

Appelons, donc, l’accord par son nom réel : un instrument de reddition palestinienne, un Versailles palestinien. Ce qui empire la chose est le fait que, depuis au moins 15 ans, l’OLP aurait pu négocier un meilleur arrangement que ce Plan Allon modifié, un plan qui n’aurait pas exigé autant de concessions unilatérales à Israël. Pour des raisons que seule la direction connaît, elle a refusé toutes ouvertures précédentes. Prenons un exemple que je connais personnellement : à la fin des 70s, le Secrétaire d’État Cyrus Vance m’a demandé de persuader Arafat à accepter la Résolution 242 avec une réservation (acceptée par les USA) à ajouter par l’OLP qui insisterait sur les droits nationaux du peuple palestinien ainsi que l’auto-détermination palestinienne. Vance a dit que les USA reconnaîtraient l’OLP immédiatement et inaugureraient les négociations entre elle et Israël. Arafat a refusé l’offre de façon catégorique, tout comme d’autres semblables. Puis, a eu lieu la guerre du Golfe et, à cause des positions désastreuses que l’OLP a pris pendant ce temps, elle a perdu davantage de terrain. Les acquis de l’Intifada étaient dilapidés et, aujourd’hui, les avocats du nouveau document disent : « Nous n’avions pas d’alternatives. » La façon correcte de l’exprimer est : « Nous n’avions pas d’alternatives car nous avions soit perdu soit jeté tant d’autres, et il ne nous reste plus que celle-ci. »

Afin d’avancer vers l’auto-détermination palestinienne – ce qui n’a de sens seulement si la liberté, la souveraineté et l’égalité, et non pas une perpétuelle servilité à Israël, en sont les buts – nous avons besoin d’une reconnaissance honnête de l’avancement de la situation, maintenant que l’accord provisoire est au point de se négocier. Ce qui est particulièrement mystifiant est la manière avec laquelle autant de dirigeants palestiniens et leurs intellectuels pourraient qualifier l’accord de « victoire ». Nabil Shaath y a fait référence comme une « parité absolue » entre Israéliens et Palestiniens. Le fait est qu’Israël n’a rien cédé, comme l’a dit le Secrétaire d’État James Baker dans un entretien à la télévision, sauf, de manière insipide, l’existence de « l’OLP en tant que représentatif du peuple palestinien ». Ou comme la « colombe » israélienne Amos Oz l’aurais dit lors d’un entretien avec la BBC, « c’est la deuxième plus grande victoire de l’histoire du sionisme. »

En revanche, la reconnaissance par Arafat du droit d’exister d’Israël ramène toute une série de renonciations : de la Charte de l’OLP ; de la violence et du terrorisme ; de toutes résolutions de l’ONU pertinentes, mis à part 242 et 338, qui ne disent mot à propos des palestiniens, ni de leur droits, ni de leur aspirations. Par implication, l’OLP a mis de côté plusieurs résolutions de l’ONU (qui, avec Israël et les USA, elle s’engage apparemment maintenant à modifier ou rescinder) qui, depuis 1948, ont donné aux palestiniens les droit des réfugiés, y compris compensation ou rapatriement. Les palestiniens avaient gagné de nombreuses résolutions internationales – passées par, parmi d’autres, la CE, le mouvement non-aligné, la Conférence Islamique et la Ligue Arabe, ainsi que l’ONU – qui soit bannissaient soit censuraient les colonies israéliennes, les annexions et les crimes contre le peuple sous occupation. Il paraît, donc, que l’OLP a arrêté l’Intifada, qui incorporait non pas la violence ni le terrorisme, mais le droit palestinien de résister, même si Israël maintient l’occupation de la Cisjordanie et de Gaza. Le souci primaire du document est la sécurité d’Israël, point celle des palestiniens face aux incursions d’Israël. Dans sa conférence de presse du 13 septembre, Rabin a été très net en ce qui concerne le contrôle d’Israël sur la souveraineté ; de plus, il a dit qu’Israël tiendrait la rivière Jordan, les frontières avec l’Égypte et la Jordanie, la mer, la terre entre Gaza et Jéricho, Jérusalem, les colonies et les routes. Il n’y a guère dans le document qui suggère qu’Israël abandonnera sa violence contre les Palestiniens ou, comme l’Irak s’est vu obliger de faire après sa retraite du Koweït, compensera ceux qui ont été les victimes de ses politiques depuis 45 ans.

Ni Arafat, ni aucun de ses partenaires palestiniens ayant rencontré les Israéliens à Oslo n’a jamais vu une colonie israélienne. Il y en a maintenant plus que 200, la plupart sur les collines, promontoires et points stratégiques partout dans la Cisjordanie et Gaza. La plupart vont probablement se ratatiner et mourir, mais les plus grandes sont faites pour durer. Un système indépendant de routes les lie à Israël, et crée une discontinuité invalidante entre les grands centres de la population palestinienne. La terre volée par ces colonies, plus la terre désignée pour l’expropriation, revient – on estime – à plus que 55% de la superficie totale des Territoires Occupées. Le Grand Jérusalem en lui-même, annexé par Israël, comprend une énorme tranche de terre volée, au moins 25% du total. A Gaza, les colonies dans le nord (3), le milieu (2) et le sud, le long de la côte de la frontière égyptienne en passant par Khan Yunis (12), constituent au moins 30% de la Bande. En plus, Israël exploite toutes les aquifères de la Cisjordanie, et utilise maintenant à peu près 80% de l’eau s’y trouvant pour les colonies et pour Israël proprement dit. (Il y a probablement des installations d’eau semblables dans la « zone de sécurité » établie par Israël au Liban). La domination, si ce n’est pas le vol net, de la terre et des ressources en eau est soit oubliée, dans le cas de l’eau, soit, dans le cas de la terre, reportée par les accords d’Oslo.

Ce qui aggrave la situation est que toute l’information sur les colonies, la terre et l’eau est tenue par Israël, qui n’a pas partagé la plupart de ces données avec les palestiniens, pas plus que les revenus gagnés par les taxes indûment élevés qu’il leur a imposé depuis 26 ans. Tout genre de comité technique (auxquels des palestiniens non-résidents ont participé) ont été mis en place par l’OLP dans les territoires pour considérer ces questions, mais il n’est pas évident que les recommandations des comités (s’il y en a) ont été utilisé par la partie palestinienne à Oslo. Alors, l’impression du grand écart entre ce que les Israéliens ont obtenu et ce que les Palestiniens ont cédé ou négligé reste non corrigée. Je doute qu’il y ait eu un seul palestinien regardant la cérémonie à la Maison Blanche qui ne sentait pas qu’un siècle de sacrifice, dépossession et lutte héroïque n’ont enfin aboutit à rien. En effet, ce qui perturbait le plus est que Rabin a essentiellement donné le discours palestinien tandis qu’Arafat a prononcé des mots qui avaient tout le génie d’un accord de location. Loin d’être perçus comme les victimes du sionisme, les palestiniens ont été caractérisés devant le monde tels ces assaillants repentis : comme si les milliers tués par le bombardement d’Israël des camps de réfugiés, hôpitaux et écoles au Liban, l’expulsion de 800,000 personnes en 1948 (les descendant desquels comptent à peu près 3 million, dont beaucoup apatrides), la conquête de leur terre et propriété, la destruction de plus que 400 villages palestiniens, l’invasion du Liban, les ravages de 26 ans d’occupation militaire brutale ; comme si ces souffrances avaient été réduites au statuts de terrorisme et violence, à s’en renoncer rétrospectivement ou s’en passer en silence. Israël a toujours décrit la résistance palestinienne comme terrorisme et violence, donc, même dans la sélection des mots, il a reçu un don moral historique.

En contrepartie de quoi exactement ? La reconnaissance par Israël de l’OLP, sans doute, un pas important en avant. Au-delà de ça, en acceptant que les questions de terre et souveraineté soient repoussées jusqu’aux « négociations du statut final », les Palestiniens ont, en effet, réduit la valeur de leur réclamations unilatérales et reconnues au niveau internationale à la Cisjordanie et à Gaza : ils sont maintenant devenus les « territoires disputés ». Avec l’aide palestinienne, donc, Israël y a été octroyé  au moins une réclamation égale. Le calcul israélien paraît qu’en acceptant de faire le flic à Gaza – une besogne que Begin avait essayé de passer à Sadat il y a 15 ans – l’OLP s’exposerait aux concurrents locaux, dont le Hamas n’est qu’un. D’ailleurs, au lieu de gagner en puissance pendant la période provisoire, les Palestiniens risquent de s’affaiblir, de tomber davantage sous le joug israélien, et par conséquent, être encore moins en mesure de disputer les revendications israéliennes quand commence le dernier cycle de négociations. Pourtant sur la question de comment, par quel mécanisme spécifique, procéder d’un statut provisoire à un prochain, le document reste délibérément silencieux. cela veut-il dire, et ceci suscite l’inquiétude, que l’étape provisoire risque d’être la finale ?

Des commentateurs israéliens suggèrent déjà que dans, disons six mois, l’OLP et le gouvernement de Rabin vont négocier un nouvel accord repoussant encore les élections, permettant ainsi à l’OLP de continuer à régner. Il vaut noter ici qu’au moins deux fois l’été passé Arafat a dit que son expérience de gouvernement consistait de dix ans pendant lesquels il « contrôlait » le Liban, guère un renfort aux nombreux libanais et palestiniens qui se souviennent cette période triste. Il n’y a non plus aucun moyen concret d’organiser les élections même si elles seraient programmées. L’imposition du règne d’en haut, ajouté au long héritage de l’occupation, n’ont pas beaucoup contribué à l’épanouissement d’institutions démocratiques de base. Il y a des rapports non confirmés dans la presse arabe indiquant que l’OLP a déjà nommé des ministres appartenant à son cercle intérieure à Tunis, et des vice ministres de parmi des habitants de confiance de la Cisjordanie et de Gaza. Y aura-t-il un jour des institutions vraiment représentatives ? L’on ne peut pas être très optimiste, en vue du refus absolu d’Arafat de partager ou de déléguer le pouvoir, sans parler des actifs financiers dont seul lui connaît les détails et détient le contrôle.

Dans les deux domaines de sécurité interne et développement, Israël et l’OLP se sont maintenant alignés l’un avec l’autre. Les membres ou consultants OLP rencontrent des officiers de Mossad  depuis l’Octobre dernier pour discuter des problèmes de sécurité, y compris la sécurité d’Arafat lui-même. Et ceci, au moment de la pire répression israélienne des Palestiniens sous l’occupation militaire. La réflexion derrière cette collaboration est qu’elle va dissuader n’importe quel Palestinien de se manifester contre l’occupation, qui ne va pas se retirer, mais va seulement se redéployer. D’ailleurs, les colons israéliens continueront à vivre, comme ils l’ont toujours fait, sous une juridiction à part. L’OLP va ainsi devenir le bras armé d’Israël, une perspective malheureuse pour les Palestiniens. Il est intéressant de noter que l’ANC a toujours refusé de fournir des policiers au gouvernement de l’Afrique du Sud avant que le pouvoir ne soit partagé, précisément dans le but d’éviter de sembler être le bras armé du gouvernement blanc. Il y a quelques jours, des nouvelles venant d’Amman indiquent que 170 membres de l’armée de la libération palestinienne, en cours d’entraînement en Jordanie pour faire la police à gaza, ont refusé de coopérer pour cette même raison. Étant donné les 14.000 prisonniers dans les geôles israéliennes – dont Israël dit que quelques uns seront peut-être relâchés – il y a une contradiction inhérente, pour ne pas dire incohérence, à ces nouveaux arrangements de sécurité. Est-ce que plus d’espace y sera trouvé pour la sécurité palestinienne ?

Le sujet sur lequel la plupart des palestiniens se mettent d’accord est le développement, qui est décrit dans les termes les plus naïfs imaginables. L’on va attendre de la communauté internationale qu’elle donne un soutien financier à grand échelle à ces régions presque autonomes ; la diaspora palestinienne, dont on attend la même chose, s’y prépare. Pourtant, tout développement pour la Palestine doit s’acheminer par le comité palestinien-israélien de coopération économique, même si, selon le document, « les deux parties vont coopérer en conjonction et de façon unilatérale avec les parties régionales et internationales pour soutenir ces buts. » Israël est le pouvoir économique et politique dominant de la région – et son pouvoir est bien sûr renforcé par son alliance avec les usa. Plus que 80% de l’économie de la Cisjordanie et de gaza dépend d’Israël, qui va probablement retenir le contrôle des exportations, fabrication et main d’œuvre palestiniennes dans un avenir prévisible. Mis à part la petite classe entrepreneuriale moyenne, la vaste majorité des palestiniens sont appauvris et sans terre, assujettis aux aléas de la communauté israélienne industrielle et commerçante qui emploie les palestiniens comme de la main d’œuvre bon marché. Pour la plupart des palestiniens, sur le plan économique, rien va changer, même si l’on s’attend maintenant à ce qu’ils travaillent dans le secteur privé, les industries de service en partie sous contrôle palestinien, y compris les lieux touristiques, petites usines d’assemblages, fermes et semblables.

Une étude récente par le journaliste israélien, Asher Davidi cite Dov Lautman, président de l’Association des Fabricants Israéliens : « ce n’est pas important qu’il y ait un état palestinien, l’autonomie ou un état palestinien-jordanien. Les frontières économiques entre Israël et les territoires doivent restées ouvertes. » avec ces institutions bien développées, ces relations proches avec les usa et son économie agressive, Israël va, en effet, incorporer économiquement les territoires, les tenant dans un état de dépendance permanente. Puis, Israël va se tourner vers le monde arabe, se servant des bénéfices politiques de l’accord palestinien pour s’ouvrir la voie dans les marchés arabes, qu’il va exploiter et probablement dominer.

Encadrant tout ceci, les usa, le seul pouvoir globale, dont l’idée du nouvel ordre mondial se base sur la domination économique de quelques corporations géantes et l’appauvrissement, si besoin, de beaucoup des peuples rabaissés (même ceux dans les pays de la métropole). L’aide économique pour la Palestine est supervisée et contrôlée par les usa, contournant l’ONU, parmi lesquelles des agences telles l’UNRWA et le PNUD, sont beaucoup mieux placées pour l’administrer. Prenons le Nicaragua et le Vietnam. Les deux anciens ennemis des usa ; le Vietnam a, au fait, vaincu les usa, mais en dépends maintenant économiquement. Un boycott contre le Vietnam continue et les livres d’histoire sont en train d’être réécrit pour montrer comment les vietnamiens ont pêché contre et maltraité les usa pour le geste idéaliste de ce dernier d’avoir envahi, bombardé et dévasté leur pays. Le gouvernement Sandiniste du Nicaragua a été attaqué par le mouvement des contras financé par les USA ; les ports du pays ont été minés, son peuple ravagé par la famine ; boycotts et toute sorte de subversion. Après les élections de 1991, qui a ramené une candidate, Mme. Chamorro, soutenu par les USA, au pouvoir, les USA ont promis plusieurs millions de dollars en aide, dont seulement 30 million ont vraiment vu le jour. Mi-septembre, toute aide a été coupée. Il y a maintenant famine et guerre civile au Nicaragua. Les destins d’El Salvador et de Haïti ne sont pas moins malheureux. Se jeter, comme l’a fait Arafat, sur la tendre miséricorde des USA est presque certainement de souffrir le destin que les USA ont réservé aux peuples rebelles ou « terroristes » à qui ils ont eu affaire dans le tiers monde après qu’ils aient promis de ne plus résister aux USA.

Main en main avec le contrôle économique et stratégique des pays du Tiers Monde qui ont la chance de trouver proche des, ou de posséder des ressources comme le pétrole qui sont nécessaire aux USA, est le système des médias, dont l’atteinte et l’influence sur la pensée sont vraiment étonnant. Depuis au moins 20 ans, Yasser Arafat a été pris comme l’homme le moins attirant et le plus répugnant au niveau moral sur terre. Chaque fois qu’il apparaissait dans les médias, ou y était discuté, il était présentait comme s’il n’avait qu’une pensée dans sa tête : de tuer des juifs, surtout les femmes et enfants innocents. En quelques jours, les « médias indépendants » l’ont entièrement réhabilité. Il était dès lors une figure accepté, voire aimable, dont le courage et le réalisme ont conféré à Israël ce qui lui est légitimement dû. Il s’est repenti, est devenu un « ami », et lui et son peuple était maintenant de « notre » côté. Quiconque qui opposait ou critiquait ce qu’il avait fait était soit un fondamentaliste comme les colons Likud ou un terroriste comme les membres du Hamas. Il était devenu presque impossible de dire quoi que ce soit sauf que l’accord Israélien-palestinien – souvent non lu ou pas examiné, et en tout cas, obscur, manquant des douzaines de détails critiques – était le premier pas vers l’indépendance palestinienne. En ce qui concerne le critique ou l’analyste vraiment indépendant, le problème est de comment se libérer du système idéologique que les deux, et l’accord et les médias, servent maintenant. Ce dont l’on a besoin sont mémoire et scepticisme (si ce n’est le soupçon franc). Même si cela sonne comme une évidence que la liberté palestinienne dans un sens vrai n’a pas été acquise, comme a voulu le design, au-delà des limites maigres imposées par Israël et les USA, la poignée de main fameuse diffusée de par le monde est supposée pas seulement symboliser un grand moment de succès mais aussi d’effacer le passé ainsi que les réalités actuelles.

Donné un minimum d’honnêteté, les Palestiniens doivent être capables de voir que la grande majorité de gens que l’OLP est supposée représenter ne serait pas vraiment servi par le traité, sauf superficiellement. C’est vrai que les habitants de la Cisjordanie et de Gaza ont le droit d’être content de voir que quelques troupes israéliennes vont se retirer, et que de grands sommes d’argent risquent d’y arriver. Mais ça serait absolument malhonnête de ne pas sonner l’alarme en ce que le traité implique en termes de plus d’occupation, contrôle économique et insécurité profonde. Puis, il y a le problème immense des palestiniens qui vivent en Jordanie, sans parler des milliers des réfugiés apatrides au Liban et en Syrie. Les états arabes « amis » ont toujours eu une loi pour les Palestiniens, une autre pour les autochtones. Ces politiques de « deux poids, deux mesures » se sont déjà intensifiées, comme témoignent les scènes épouvantables de délai et de harcèlement qui se sont passés sur le Pont Allenby depuis que le traité a été annoncé.

Que faire, donc, si pleurer sur le lait renversé est inutile ? La première chose à faire est d’appeler par leur nom, non seulement les vertus d’être reconnus par Israël et acceptés par la Maison Blanche, mais aussi ce qui en sont les vrais handicaps. Pessimisme de l’intellect d’abord, puis, l’optimisme de la volonté. L’on ne peut pas améliorer une mauvaise situation engendrée en grande partie par l’incompétence technique de l’OLP – qui a négocié en anglais, une langue que ni Arafat ni son émissaire à Oslo ne connaisse, sans aucun conseiller juridique – jusqu’à ce qu’au niveau technique, au moins, on n’implique pas de gens qui puissent penser eux-mêmes et qui ne sont pas d’instruments simples de ce qui est maintenant une autorité palestinienne. Je le trouve décourageant dans l’extrême que tellement d’intellectuels arabes et palestiniens, qui une semaine auparavant se plaignaient des manières dictatoriales d’Arafat, son contrôle implacable sur l’argent, le cercle de sycophantes et courtiers qui l’ont entouré à Tunis dernièrement, l’absence de responsabilité et réflexion, au moins depuis la Guerre du Golfe, aient soudain fait une volte-face et commencé à applaudir sa génie tactique, et sa dernière victoire. Le chemin vers l’auto-détermination ne peut être engagé que par un peuple avec les aspirations et buts démocratiques. Sans quoi, cela ne vaut l’effort.

Après tout la fanfare célébrant « le premier pas vers un état palestinien », nous devons nous rappeler que beaucoup plus important que d’avoir un état est le genre d’état c’est. L’histoire du monde post-colonial est défigurée par des tyrannies à parti unique, oligarchies rapaces, délocalisation social causée par des « investissements » occidentaux, et l’appauvrissement à grand échelle emmené par famine, guerre civile ou vol pur et simple. Pas plus que fondamentalisme religieux, le nationalisme naïf n’est, ni peut jamais être, « la solution » aux problèmes des nouvelles sociétés laïques. Hélas, l’on peut déjà observer dans le potentiel état de la Palestine, les linéaments d’un mariage entre le chaos du Liban et la tyrannie de l’Irak.

Si ce ne doit pas se produire, un certain nombre de questions doivent trouver des réponses. Une est les Palestiniens de la diaspora, ceux qui ont au tout début ramené Arafat et l’OLP au pouvoir, l’ont soutenu là, et qui sont maintenant relégués  à l’exil permanent ou statut de réfugié. Vu qu’ils comprennent au moins la moitié de la population palestinienne, leur besoins et aspiration ne sont pas négligeables. Une petite section de la communauté en exil est représentée par les diverses organisations politiques à qui la Syrie fait « hôte ». Un nombre signifiant d’indépendants (dont quelques uns, comme Shafik al-Hout et Mahmoud Darwish, ont démissionné en signe de protestation de l’OLP) retiennent un rôle important à jouer, pas seulement en applaudissant ou condamnant depuis les marges, mais en militant pour d’altérations spécifiques dans l’OLP, essayant de changer l’ambiance triomphaliste du moment en quelque chose plus appropriée, mobilisant le soutien et construisant une organisation de l’intérieure des diverses communautés Palestiniennes de par le monde pour continuer la marche vers l’auto-détermination. Ces communautés sont restées singulièrement désaffectées, sans guide et indifférente depuis que le processus de Madrid a commencé.

Une des premières tâches est de faire un recensement Palestinien, ce qui doit se voir pas comme une exercice bureaucratique mais comme l’affranchissement des Palestiniens, où qu’ils soient. Israël, les USA et les états arabes – tous – se sont toujours opposés à un recensement : il donnera aux Palestiniens un profil trop haut dans les pays où ils sont censés restés invisibles, et avant la Guerre du Golfe, il aurait clairement démontré aux gouvernements au Golfe à quel point ils dépendent d’une communauté « invitée » trop grande, habituellement exploitée. Plus que d’autres choses, l’opposition au recensement venait de la réalisation que, si les Palestiniens seraient comptés tous ensembles, malgré dispersion et dépossession, ils se rapprocheraient, par cette exercice en elle-même, du but de constituer une nation et pas seulement une collection de personnes. Plus que jamais auparavant, le processus de tenir un recensement et peut-être, plus tard, des élections partout dans le monde – doit être en tête de l’agenda pour les Palestiniens partout. Cela constituerait un acte d’auto-réalisation historique et politique, hors des limites imposées par le manque de souveraineté. Et il donnerait substance au besoin universel de la participation démocratique, maintenant ostensiblement restreinte par l’alliance prématurée entre Israël et l’OLP.

Un recensement va certainement soulever de nouveau la question de retour pour les Palestiniens qui ne sont pas de la Cisjordanie ni de Gaza. Malgré que cette question a été refourguée dans la formule générale « réfugiés » repoussée aux négociations du statut final dans un temps à venir, il faut le soulever maintenant. Le gouvernement libanais, par exemple, a publiquement réchauffé son rhétorique contre la citoyenneté et la naturalisation des 350 – 400.000 Palestiniens au Liban, dont la plupart sont apatrides, pauvres, paumés (bloqués ?) en permanence. Une situation semblable obtient en Jordanie et en Égypte. Ces gens, qui ont payé le prix le plus lourds de tous les Palestiniens, on ne peut ni les laisser croupir, ni les entasser quelque part contre leur gré. Israël peut offrir le droit de retour à tous les Juifs dans le monde : des individus Juifs peuvent, à n’importe quel moment, devenir citoyens israéliens et vivre en Israël. Cette iniquité extraordinaire, intolérable à tous les Palestiniens depuis presque un demi-siècle, doit se corriger. Il est impensable que tous les réfugiés de 1948 voudraient ou même pourraient rentrer dans un espace aussi petit qu’un état Palestinien : de l’autre côté, il est inacceptable que l’on leur demande tous de habiter ailleurs, ou de laisser tomber tout projet de rapatriement et compensation.

Une des choses que l’OLP et les Palestiniens indépendants doivent, donc, faire est de soulever une question pas adressée par les Accords d’Oslo, ainsi prévenant les négociations du statut final – c’est-à-dire, de demander des réparations pour les Palestiniens qui ont été les victimes de ce conflit atroce. Même si le Gouvernement Israélien souhaite (souhait exprimé avec force par Rabin pendant sa conférence de presse à Washington) que l’OLP referme « ses soi-disant ambassades », une sélection de ces bureaux doit rester ouverte pour pouvoir faire la pression en ce qui concerne les revendications de rapatriement ou compensation.

En somme, nous devons nous relever de l’état de l’abjection soumise dans lequel les Accords d’Oslo étaient négociés (« nous accepterons n’importe quoi tant que vous nous reconnaissiez ») vers celui qui nous permettrait de poursuivre des accords parallèles avec Israël et les Arabes concernant les aspirations Palestiniennes nationales, et non pas municipales. Mais ceci n’exclut pas la résistance contre l’occupation Israélienne, qui continue sans fin. Tant que l’occupation et les colonies existent, qu’elles soient légitimées par l’OLP ou pas, les Palestiniens et d’autres doivent les dénoncer. Une des questions pas soulevées, ni par les Accords d’Oslo, ni dans l’échange de lettres OLP-Israël, ni dans les discours à Washington, est de savoir si la violence et le terrorisme renoncés par l’OLP comprennent la résistance non-violente, la désobéissance civile, etc. Ce sont les droits inaliénables de tout peuple nié pleine souveraineté et indépendance, et doivent être soutenus.

Comme autant de gouvernements arabes impopulaires et non-démocratiques, l’OLP a déjà commencé de s’approprier l’autorité en nommant tous ces rivaux « terroristes » et « fondamentalistes ». C’est de la démagogie. Hamas et Islamic Jihad s’opposent au traité d’Oslo mais ils ont déclaré plusieurs fois qu’ils n’utiliseront pas la violence contre d’autres palestiniens. D’ailleurs, leur influence ensembles touche moins qu’un tiers des citoyens de la Cisjordanie et de Gaza. Pour ce qui est des groupes basés à Damas, ils ont l’air soit d’être paralysés, soit discrédités. Mais, cela n’épuise pas du tout l’opposition Palestinienne, qui inclut aussi des laïcistes bien connus, des gens qui se sont engagés pour une solution pacifique au conflit Palestinien-Israélien, réalistes et démocrates. Je me compte dans ce groupe qui est, je crois, bien plus nombreux que l’on ne le suppose.

Au centre de la réflexion de cette opposition est le besoin urgent de réforme à l’intérieure de l’OLP, qui sont maintenant avertis que des appels réductifs à « l’unité nationale » ne sont plus une excuse pour l’incompétence, corruption et autocratie. Pour la première fois dans l’histoire Palestinienne, une telle opposition ne peut que par une quelconque logique saugrenue et malhonnête, être assimilée à de la trahison. En effet, nous nous opposons au Palestinien-isme sectaire et à la loyauté aveugle à la direction : nous restons attachés aux grands principes démocratiques et sociaux de responsabilité et performance que le nationalisme triomphaliste a toujours tenter d’annuler. Je crois qu’une opposition large à toute l’histoire des gâchis de l’OLP émergera de la diaspora, mais comprendra enfin des gens et des partis dans les Territoires Occupés.

En fin, il y a la question confondante des relations entre Israéliens et Palestiniens qui croient dans l’autodétermination pour deux peuples, mutuellement et à l’égalité. Les célébrations sont en avance et, pour beaucoup trop de Juifs Israéliens et non-Israéliens, une façon facile d’éviter de faire face aux disparités énormes qui subsistent. Nos peuples sont déjà trop étroitement liés l’un avec l’autre, en conflit et dans une histoire partagée de persécution, pour qu’un « pow-wow » à l’américaine puissent guérir les plaies et ouvrir la voie en avant. Il y a toujours une victime et un oppresseur. Mais il peut y avoir de la solidarité dans la lutte pour mettre fin aux inégalités, et pour les Israéliens de mettre la pression sur leur gouvernement à mettre fin à l’occupation, l’expropriation et les colonies. Les Palestiniens, après tout, n’ont plus grande chose à offrir. Il faut renforcer la lutte commune contre la pauvreté, l’injustice et le militarisme de façon sérieuse, et sans les demandes rituelles de sécurité psychologique des Israéliens – qui, s’ils ne l’ont pas maintenant, ne l’auront jamais. Plus qu’autre chose, cela décidera si la poignée de main symbolique va être un premier pas vers la réconciliation et la paix réelle.

Traduit par moi, relu et corrigé par les soins de mon colocataire sympathique 🙂

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